
Mes chiens et l’orage
J’ai six chiens. Et parmi eux, un seul a peur de l’orage.
En Guadeloupe, l’orage n’a rien d’un événement rare. Le ciel se charge, l’air devient lourd, et le tonnerre finit par éclater. À cet instant, tous mes chiens réagissent. Tous. Les oreilles se dressent ou se plaquent, les corps se figent une seconde. Aucun n’est indifférent, et c’est normal : le bruit est brutal, le monde vient de changer autour d’eux.
Mais quelques secondes plus tard, cinq d’entre eux sont déjà revenus. Ils se secouent, retournent se coucher, reprennent leur vie exactement là où ils l’avaient laissée.
Le sixième, lui, ne revient pas. Il tremble, cherche un recoin, colle aux murs, refuse de manger. L’orage est passé depuis longtemps dans le ciel, mais il continue de gronder en lui. Parfois pendant des heures.
Six chiens. Le même toit, le même tonnerre, la même seconde. Et des soirées radicalement différentes.
Dans le monde canin, on résume cela par une phrase que j’aurais aimé entendre dès le premier jour de mes formations d’éducateur, tant elle dit l’essentiel : un chien stable, ce n’est pas un chien qui n’a peur de rien. C’est un chien qui retourne à son état normal le plus rapidement possible.
Un chien qui ne réagit à rien n’existe pas, et s’il existait, il ne serait pas stable, il serait éteint. La peur, la surprise, l’excitation font partie du vivant. Ce qui distingue mes six chiens sous l’orage, ce n’est pas ce qu’ils ressentent. C’est le chemin du retour.
Je vis avec cette différence sous mes yeux. Et un jour, j’ai compris que cette définition ne parlait pas seulement de mes chiens. Elle parlait de nous.

Le champ de bataille que personne ne voit
Nous passons notre vie à croire que nos combats sont extérieurs.
Le collègue difficile. Le manque d’argent. Les circonstances injustes. La personne qui nous a blessés. Nous pointons du doigt le monde, convaincus que si lui changeait, nous irions mieux.
Les stoïciens ont démonté cette illusion il y a deux mille ans. Épictète, qui était esclave, c’est-à-dire quelqu’un dont les circonstances extérieures étaient objectivement parmi les pires possibles, a laissé cette phrase qui traverse les siècles : ce ne sont pas les choses qui nous troublent, mais les jugements que nous portons sur les choses.
Autrement dit : entre l’événement et ma souffrance, il y a un espace. Et cet espace, c’est moi. C’est mon intériorité. C’est là que tout se joue.
Marc Aurèle, lui, était empereur. Tout l’opposé d’Épictète sur l’échelle sociale. Et pourtant il écrivait chaque soir, dans ses Pensées pour moi-même, non pas des stratégies pour gouverner l’Empire, mais des rappels pour gouverner son propre esprit. L’homme le plus puissant du monde considérait que son véritable territoire à conquérir n’était pas au-delà des frontières. Il était derrière son propre front.
L’esclave et l’empereur arrivent à la même conclusion. Cela devrait nous interpeller : si le combat était vraiment extérieur, leurs réponses auraient été radicalement différentes. Elles sont identiques.
La Bible dit la même chose, avec d’autres mots. « Garde ton cœur plus que toute autre chose, car de lui viennent les sources de la vie » (Proverbes 4, 23). Remarquez le mouvement de cette phrase : les sources de la vie ne viennent pas des circonstances. Elles viennent du cœur. L’invisible précède le visible.
Et Paul, dans l’épître aux Galates, décrit ce combat avec une précision presque clinique : la chair et l’esprit s’opposent en nous, deux forces qui tirent dans des directions contraires. Puis il énumère ce que produit l’esprit lorsqu’il est nourri : amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, fidélité, douceur, maîtrise de soi. Le fruit de l’Esprit. Un fruit, c’est-à-dire quelque chose qui pousse, lentement, silencieusement, à condition qu’on nourrisse l’arbre.
La psychologie moderne, des siècles plus tard, redécouvre ce que les Anciens savaient. Nous savons aujourd’hui que le cerveau se transforme selon ce qu’on lui fait répéter. Que nos pensées habituelles creusent des sillons. Que la personne que nous serons dans dix ans est en train de se construire, maintenant, dans l’invisible de nos habitudes mentales. Ce que je regarde, ce que j’écoute, ce que je rumine, ce que je me répète : tout cela nourrit quelque chose. Ou quelqu’un.
C’est ici que mes chiens reviennent nous parler.
Ce qui les distingue, ce n’est pas l’orage : le tonnerre est le même pour les six. Ce qui les distingue, c’est le temps de retour. La stabilité ne se mesure pas à l’absence de réaction. Elle se mesure au temps qu’il faut pour revenir.
Cette définition a transformé ma compréhension du combat intérieur. Parce que nous nous trompons souvent d’objectif : nous croyons que la victoire consisterait à ne plus jamais ressentir la colère, la peur, le découragement. Et comme cet objectif est impossible, nous concluons que nous avons perdu, et nous abandonnons le combat.
Sénèque avait déjà observé cela chez l’homme : même le sage sursaute au bruit soudain, même le sage pâlit devant le danger. Ces premiers mouvements ne dépendent pas de nous : ils sont notre nature, notre chair. Ce qui dépend de nous, c’est ce qui vient après : est-ce que je nourris cette émotion, est-ce que je m’y installe, ou est-ce que je reviens ?
Le psalmiste le formule comme un ordre qu’il s’adresse à lui-même : « Retourne, mon âme, à ton repos » (Psaume 116, 7). Retourne. Pas « ne pars jamais ». Retourne. Comme si l’âme avait un domicile, un état de base, et que toute la vie intérieure consistait à raccourcir le chemin du retour.
Le caractère d’un homme se reconnaît alors moins à ce qu’il ressent qu’au temps qu’il met à revenir chez lui.
Voilà pourquoi le plus grand combat est intérieur. Non pas parce que les difficultés extérieures n’existent pas. Elles existent, et certaines sont terribles. Mais parce que la manière dont je traverse ces difficultés dépend entièrement de ce que j’ai cultivé en moi avant qu’elles n’arrivent.
Mes six chiens vivent sous le même toit, sous le même ciel, et entendent le même tonnerre. Rien, à l’extérieur, ne les distingue. Tout se joue au-dedans.
Nous fonctionnons exactement pareil. Nous croyons attendre que le monde s’apaise pour être en paix. C’est l’inverse : c’est notre paix intérieure qui change notre manière d’habiter le monde.
Il y a une dernière chose que ce combat intérieur a de particulier : personne ne peut le mener à notre place. On peut déléguer presque tout dans une vie. Pas cela.
Personne ne peut être patient à ma place, maîtrisé à ma place, en paix à ma place. C’est un combat solitaire, mais c’est aussi le seul combat dont l’issue dépend réellement de nous. Épictète encore : certaines choses dépendent de nous, d’autres non. Le monde extérieur ne dépend pas de nous. Notre intériorité, si. Le seul champ de bataille où la victoire est possible est celui que nous fuyons le plus.

Concrètement, qu’est-ce que cela change ?
Cela change la direction de notre attention.
La prochaine fois qu’une situation nous fait réagir, une colère qui monte, une angoisse, une envie de tout envoyer promener, nous pouvons nous poser une question simple avant d’accuser les circonstances : qu’est-ce qui se passe en moi, en ce moment précis ?
Pas pour nous culpabiliser. Pour reprendre le combat au bon endroit.
Cela change aussi notre manière de mesurer nos progrès. Ne nous demandons plus : « Est-ce que je ressens encore de la colère, de la peur, du découragement ? » Nous en ressentirons toute notre vie. Demandons-nous plutôt : « Combien de temps est-ce que je mets à revenir ? » Une contrariété qui, l’an dernier, nous gâchait trois jours et qui aujourd’hui ne nous tient que trois heures : voilà une victoire. Invisible pour les autres, mais réelle. Le combat intérieur ne se gagne pas d’un coup ; il se gagne en raccourcissant, jour après jour, le chemin du retour.
Et cela change aussi notre manière de nous préparer. Si le combat est intérieur, alors il se gagne avant la bataille, dans ce que nous nourrissons chaque jour. Ce que nous lisons. Ce que nous écoutons. Les pensées auxquelles nous donnons l’hospitalité. Les personnes dont nous laissons les paroles entrer en nous. Nos habitudes nourrissent silencieusement notre caractère, et notre caractère décide, le moment venu, de la manière dont nous traverserons l’épreuve.
On ne devient pas calme le jour de la tempête. On le devient tous les jours d’avant.
Le monde ne verra jamais votre plus grand combat. Il n’en verra que le vainqueur.
Sylvain Lubino
Nourrir ce qui élève.
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