
La méprise
J’ai longtemps cru que l’Esprit de Dieu était un autre.
Un esprit extérieur, distinct de moi, une présence venue d’ailleurs qui descendrait de temps en temps, comme un visiteur. Je l’imaginais séparé : moi d’un côté, avec mes pensées, mes luttes, mes contradictions, et l’Esprit de l’autre, quelque part au-dessus, qu’il fallait attendre, espérer, recevoir comme on reçoit un invité.
Et puis, en relisant les Écritures, j’ai compris que je me trompais. Pas sur l’existence de cet Esprit, mais sur son adresse.
L’Esprit que Dieu a placé en nous n’est pas un étranger. C’est notre être intérieur lui-même. Ce « nous » profond que Paul décrit dans l’épître aux Galates, celui qui se bat contre les désirs de la chair, celui qui aspire à ce qui élève quand tout le reste tire vers le bas. Dieu ne l’a pas posé à côté de nous. Il l’a mis en nous, dès l’origine. Et il attend de nous une seule chose : que nous le fassions fructifier.
C’est cette découverte que je voudrais partager ici. Parce qu’elle change tout.

La réflexion
Reprenons au commencement, au sens propre.
« L’Éternel Dieu forma l’homme de la poussière de la terre, il souffla dans ses narines un souffle de vie, et l’homme devint une âme vivante » (Genèse 2, 7). Regardez bien la scène. Dieu ne fabrique pas un corps puis n’y ajoute pas une pièce détachée qu’on appellerait « esprit ». Il souffle. Et ce souffle, en hébreu, c’est le même mot qui donnera « esprit » dans toute la Bible. Ce que nous appelons notre vie intérieure n’est pas autre chose que ce souffle-là, toujours en nous. Job le dit sans détour : « C’est l’esprit qui est dans l’homme, le souffle du Tout-Puissant, qui lui donne l’intelligence » (Job 32, 8). Notre intériorité n’est pas une production humaine. Elle est, littéralement, quelque chose de Dieu déposé en nous.
Voilà pourquoi Paul peut écrire aux Corinthiens : « Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu, et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? » (1 Corinthiens 3, 16). Il ne dit pas : le temple est ailleurs, allez le visiter. Il dit : le temple, c’est vous. Et Jésus enfonce le clou d’une phrase que nous lisons trop vite : « Le royaume de Dieu est au-dedans de vous » (Luc 17, 21). Au-dedans. Pas au-dessus, pas plus tard, pas ailleurs. Au-dedans.
Alors une question se pose, et c’est elle qui a corrigé ma méprise : si l’Esprit était un autre, un être totalement séparé de nous, pourquoi Dieu nous demanderait-il de l’aimer « de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée et de toute ta force » (Marc 12, 30) ? Pourquoi réclamer notre cœur, notre âme, notre pensée, c’est-à-dire précisément notre monde intérieur, si ce monde intérieur n’était pas le lieu même où tout se joue ? Dieu ne nous demande pas de sortir de nous-mêmes pour le trouver. Il nous demande de mobiliser tout notre dedans, parce que c’est là qu’il a établi sa demeure.
Et c’est exactement le combat que décrit Galates 5. « La chair a des désirs contraires à ceux de l’esprit, et l’esprit en a de contraires à ceux de la chair » (Galates 5, 17). Deux forces en nous, qui tirent dans des directions opposées. La chair, ce sont nos pentes naturelles : la colère facile, l’envie, la paresse, tout ce qui pousse sans qu’on l’arrose. L’esprit, c’est ce nous intérieur soufflé par Dieu : ce qui, en nous, aspire au bien, reconnaît le vrai, s’élève. Et quand Paul énumère ce que produit cet esprit lorsqu’on le nourrit, il ne décrit pas des phénomènes extraordinaires. Il décrit un caractère : amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, fidélité, douceur, maîtrise de soi. Le fruit de l’Esprit ressemble à un homme transformé de l’intérieur, pas à un homme visité de l’extérieur.
Il est frappant de voir que les philosophes anciens, sans la révélation, avaient pressenti quelque chose de cet ordre. Épictète disait à ses élèves : tu portes Dieu en toi, et tu ne le sais pas ; tu es un fragment de Dieu, pourquoi ignores-tu ta noblesse ? Marc Aurèle parlait du guide intérieur, cette part divine en chaque homme qu’il faut garder pure comme on garde un sanctuaire. Eux aussi avaient compris que le divin ne se cherche pas d’abord dans le ciel, mais dans la qualité de notre vie intérieure. La Bible leur donne ce qu’ils n’avaient pas : le visage de Celui qui a soufflé.
Mais alors, si Dieu a déjà placé son esprit en nous, pourquoi tant de vies n’en montrent-elles rien ? La réponse est celle de la Réflexion précédente : parce qu’une semence ne suffit pas, il faut la cultiver. Dieu lui-même l’annonce par Ézéchiel comme une œuvre à deux : « Je mettrai mon esprit en vous, et je ferai en sorte que vous suiviez mes ordonnances » (Ézéchiel 36, 27). Lui met l’esprit. Mais tout le reste des Écritures nous demande notre part : garder notre cœur, renouveler notre intelligence, veiller sur nos pensées.
Et c’est là que Philippiens 4, 8 prend tout son sens, et cesse d’être un simple conseil de morale : « Que tout ce qui est vrai, tout ce qui est honorable, tout ce qui est juste, tout ce qui est pur, tout ce qui est aimable, tout ce qui mérite l’approbation, ce qui est vertueux et digne de louange, soit l’objet de vos pensées. » Pourquoi Paul attache-t-il tant d’importance à l’objet de nos pensées ? Parce que nos pensées sont l’eau et la lumière de l’esprit qui est en nous. Ce que je regarde, ce que j’écoute, ce que je laisse tourner dans ma tête : tout cela nourrit soit la chair, soit l’esprit. Penser à ce qui est vrai, juste et pur, ce n’est pas de la bienséance. C’est de l’arrosage. C’est ainsi que l’on fait fructifier ce que Dieu a semé.
L’Esprit de Dieu n’est donc pas un phénomène à attendre. C’est un dépôt à cultiver. Il est ce que nous avons de plus intérieur et de plus haut à la fois : notre nous profond, soufflé par Dieu, confié à notre soin.

Concrètement, qu’est-ce que cela change ?
Cela change d’abord notre attente. Beaucoup attendent l’Esprit comme on attend un événement : une émotion forte, un signe, un moment extraordinaire. Mais si l’Esprit est déjà en nous, alors la question n’est plus « quand viendra-t-il ? » mais « qu’est-ce que je fais de lui aujourd’hui ? ». La vie spirituelle cesse d’être une salle d’attente. Elle devient un jardin.
Cela change ensuite notre responsabilité. Si mon être intérieur est le temple, alors ce que j’y laisse entrer n’est pas neutre. Chaque contenu que je consomme, chaque conversation que j’entretiens, chaque pensée que j’héberge nourrit l’un des deux camps de Galates 5. Personne ne peut faire ce tri à ma place. Prendre au sérieux Philippiens 4, 8, c’est passer ses journées au filtre d’une question simple : est-ce que ceci élève ce que Dieu a mis en moi, ou est-ce que cela l’étouffe ?
Cela change enfin notre regard sur nous-mêmes. Nous portons quelque chose de Dieu. Pas métaphoriquement : un souffle réellement déposé, qui nous donne l’intelligence, la conscience du bien, l’aspiration à ce qui est haut. Se négliger intérieurement, ce n’est donc pas seulement se faire du tort. C’est laisser un temple à l’abandon. Et se cultiver, prier, méditer ce qui est vrai et pur, ce n’est pas du perfectionnement personnel. C’est honorer un dépôt.
Le souffle vient de Dieu. La flamme dépend de nous.
Sylvain Lubino
Nourrir ce qui élève.
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